Je sais que le fait d’être orpheline n’a rien d’exceptionnel. Honnêtement, combien d’enfants sans mère ou sans père compte-t-on dans ce monde ? Pourrais-je me frapper la poitrine et prétendre que mon histoire est la plus tragique ? Serait-il juste de croire que ma souffrance dépasse celle des autres ?
J’ai été cette petite fille que sa mère habillait chaque matin pour aller à l’école, celle qui marchait main dans la main avec elle, transformant le trajet en un moment de complicité et de rires. Ces instants demeurent gravés en moi : elle me parlait de la vie, de la droiture, de l’honnêteté, et de la valeur du travail bien fait.
Je me souviens aussi des après-midis où je l’accompagnais à ses cours d’alphabétisation. Oui, ma mère ne savait pas lire. L’église que nous fréquentions avait mis en place un programme pour aider les adultes à apprendre, et elle avait décidé d’y participer. J’étais encore petite, sans vraiment comprendre l’importance de sa démarche, mais j’étais si fière d’elle. Je revois encore son sourire éclatant à chaque bonne note obtenue. La voir heureuse, fière d’elle-même, rayonnante de cette lumière intérieure… c’était ma joie la plus pure.
J’étais cette enfant, la meilleure amie de sa maman, qui se sentait comme une princesse. Je croyais que nous étions riches, car elle me gâtait de vêtements magnifiques. En réalité, elle mettait de côté les plus belles pièces parmi ses marchandises pour moi, les plus jolies robes, les plus belles chaussures. Je ne savais pas encore que notre véritable richesse, c’était l’amour et les sacrifices de mes parents, qui se donnaient corps et âme pour mon bonheur.
Mais ce monde de tendresse et de rires s’est écroulé lorsque la maladie a frappé. La cruauté du destin a pris racine dans notre maison. Ma mère a commencé à perdre la vue, d’abord légèrement, puis totalement. Elle est devenue aveugle.
Je me souviens encore de ce jour : elle essayait d’habiller mon petit frère, alors âgé de six ans. Lui, malicieux, s’est mis à courir dehors. Ma mère, tentant de le rattraper, voyait déjà flou. Elle a trébuché sur une pierre et s’est effondrée. C’est à cet instant que j’ai compris, ma mère était vraiment en train de devenir aveugle.
Ne croyez pas que mon père et la famille soient restés inactifs. Ils ont tout essayé : consultations, traitements, prières… en vain. Sa santé s’est rapidement dégradée. Bientôt, elle a perdu complètement la vue, puis l’usage de son corps. Mon frère et moi avons fini par être séparés d’elle, car elle nécessitait des soins constants.
Un jour, nous sommes allés lui rendre visite… mais elle ne nous a pas reconnus. Je me suis éloignée pour pleurer, incapable d’accepter que ma propre mère ne sache plus qui j’étais. Cette douleur m’a transpercée.
Et puis, un jour, le pire est arrivé. Une voisine est passée devant la maison et m’a dit :
— « Est-ce vrai que ta mère est morte ? »
Mon cœur s’est emballé, ma tête s’est vidée. Tout ce que j’ai pu dire, c’est :
— « Quoi ? Comment ça, ma mère est morte ? »
Je me suis mise à courir, à pleurer sans contrôle. Une femme du quartier m’a arrêtée, inquiète :
— « Que se passe-t-il ? »
Je lui ai répondu, haletante :
— « On m’a dit que ma maman est morte. »
Elle m’a doucement rassurée :
— « Ne t’inquiète pas, elle respire encore. »
Je l’ai crue. Non pas parce que ses mots sonnaient vrais, mais parce qu’elle était ce qu’on appelle chez nous une « Mambo ». Et même si je n’avais jamais cru à la magie, ce jour-là, j’ai voulu y croire, simplement parce que je voulais que ma mère vive encore. Mais la vérité, c’est qu’elle était bel et bien partie.
Je me souviens d’un rêve que j’avais fait peu avant sa mort. Je la voyais dans un supermarché, radieuse, bien coiffée, lumineuse. Le lendemain, je lui ai raconté ce rêve, convaincue qu’il annonçait sa guérison. Elle m’a alors dit d’une voix douce :
— « Eh bien, ma fille, il semble que je vais mourir. »
Mon cœur s’est brisé. J’ai regretté sur-le-champ de lui avoir parlé de ce rêve. J’ai voulu effacer ces mots, mais j’ai forcé un sourire et murmuré :
— « Non, tu ne vas pas mourir, tu vas vivre. »
Ce n’était pas une prière. Ce n’était pas une citation biblique. C’était ma vérité, celle d’une enfant qui refusait de perdre sa mère.
J’ai cherché un coupable, dans la douleur, dans le silence, dans les rumeurs… Mais je n’en ai trouvé aucun. À quoi bon ? Rien n’aurait pu la ramener.
Alors, un jour, j’ai décidé de l’enterrer. Pas seulement dans la terre, mais dans ma mémoire aussi. J’ai voulu effacer jusqu’à la trace de sa présence, simplement pour ne plus souffrir. J’ai choisi l’oubli comme refuge, la fuite comme pansement.
Était-ce cruel ? Peut-être. Mais c’était ma façon de survivre. Vous direz sans doute que vous comprenez, parce que chacun a perdu quelqu’un. Mais non, vous ne pouvez pas comprendre, car ce n’était pas votre mère.
Cette femme qui faisait tant avec si peu, vous ne la connaissiez pas. Moi, si. Et elle est partie bien trop tôt.
Des années plus tard, j’ai compris que la douleur ne s’oublie pas, elle s’apprivoise.
Une amie m’a demandé un jour : « As-tu fait le deuil de ta mère ? »
Je suis restée muette, glacée. J’ai fini par répondre : « Non, je ne l’ai pas fait. »
Depuis, j’essaie de lui répondre autrement — par des mots, par l’écriture, par le silence aussi.
Récemment, j’ai écrit une lettre à ma mère. Je lui ai demandé si, de là-haut, elle me voyait. Peut-être que je voulais savoir si elle m’en voulait… ou si, quelque part, elle m’avait déjà pardonnée.
Et en traçant ces lignes, j’ai compris une vérité que j’avais longtemps repoussée : on ne guérit pas en fuyant la douleur, mais en la regardant dans les yeux, en lui tendant la main, jusqu’à ce qu’elle devienne paix.