Petit à petit, l’oiseau fait son nid. J’avais lu cela quelque part, cette maxime imprégnée de sagesse résonnait en moi. Mais entre nous, si une chose n’a jamais été mon fort, c’est bien la patience. J’ai toujours pensé que cette vertu est réservée à ceux qui sont contraints d’attendre, tandis que je me suis toujours donné le luxe de choisir. Soit je plongeais dans l’inconnu, priant pour une chute gracieuse sur mes deux pieds, soit je demeurais là-haut, risquant l’isolement, la dépossession, et totalement opprimée par ceux qui détiennent le pouvoir. Deux chemins, aussi périlleux l’un que l’autre, promettant une issue incertaine. Mais sachez que si ma chute devait advenir, elle se ferait selon mes propres termes, non dictée par autrui.

Ces êtres humains, en perpétuelle quête de justification, avides de richesse et de domination, m’ont poussé à adopter leurs propres armes. Ainsi suis-je devenue critique, jugeant chaque facette de ma vie avec perspicacité. J’ai consenti bien des sacrifices, des liens familiaux et amicaux rompus, consciente que certains ne sauraient arpenter ce chemin aux contours si abrupts. Trop sensibles, trop enclins à l’émotion. Car dans ce monde de l’influence, la sensibilité n’est qu’un fardeau, l’émotion un handicap. Je n’avais guère le loisir de m’attarder aux leçons de morale.

Je me présente, je suis Camille, une figure influente dans le monde de la mode. Je perçois déjà vos pensées : une influenceuse qui se livre à l’écriture d’une chronique ? Vous vous demandez certainement comment j’ai pu en arriver là. Prenez donc place confortablement, car vous êtes sur le point de démêler tous les fils de cette intrigue.

Cette chronique, je l’ai entamée non pas pour captiver les regards, ni pour accroître mon nombre d’abonnés ou alimenter la conversation autour de ma personne. Mais dans l’espoir que si jamais je venais à m’en aller un jour, je le ferai en toute légèreté. Je souhaite me libérer des masques que j’ai portés, ainsi que de ceux que certains d’entre vous, mes fidèles abonnés et amis, ont contribué à façonner. Je ne le fais pas pour vous, je n’aspire ni à votre sympathie ni à votre pitié. D’ailleurs, je suis consciente que nos bonnes intentions peuvent parfois compliquer les choses.

Talenteuse, belle et influente, vous pensez probablement que ma vie est exempte de toute imperfection. Certains souhaiteraient sans doute se retrouver à ma place. Lorsque vous contemplez mes photographies, peut-être vous comparez-vous à moi. Soudain, soudain, un sentiment d’insatisfaction envers votre propre existence s’impose en vous. C’est là le genre de réactions que nous, les influenceurs, suscitons chez certains de nos abonnés.

Pourtant, vous demeurez ignorants de ma réalité. Vous ignorez que chaque matin, sortir de mon lit représente un défi insurmontable, que ma force m’abandonne régulièrement et que mon moral se trouve au plus bas. Vous ne soupçonnez pas que je navigue à travers chaque journée en m’aidant d’antidépresseurs pour contenir mon anxiété. La vie n’est pas toujours aussi radieuse qu’elle le laisse paraître.

À maintes reprises, j’ai rédigé des lettres d’adieu, pourtant je finis toujours par les déchirer, car je m’accroche encore à un fil ténu d’espoir. Vous ne connaissez rien de tout cela. Vous ignorez le nombre de fois où j’ai imploré l’aide de mes proches afin de ne pas sombrer. Tout ce que vous percevez, ce sont les clichés enchanteurs de mes voyages à Bali, au Mexique, à Dubaï, en Australie, ainsi que les photos prises dans les plus prestigieux restaurants et clubs. Tout ce que vous retenez, c’est l’image de l’influenceuse épanouie, profitant de la belle vie. Cependant, vous êtes aveugles aux tourments dissimulés derrière ces sourires, à la lutte incessante d’une femme pour sa propre survie. Les démons que je dois affronter sont nombreux, et je crains parfois qu’ils ne triomphent un jour. Je ne sollicite pas votre pitié, je souhaite simplement que vous cessiez de vous illusionner et que vous réalisiez que vous ne savez rien de moi.

Certains jours, je rêve d’être comme vous, loin des feux de la rampe, en quête de paix, sans devoir subir les assauts de ceux qui, un beau matin, décident de venir perturber ma quiétude en consultant la page de Camille.

Ils scrutent ma pose sur les photos, spéculent sur l’utilisation ou non de filtres, évaluent ma beauté réelle, s’interrogent sur d’éventuelles interventions chirurgicales, examinent mon évolution, et vont parfois jusqu’à provoquer des conflits avec leurs commentaires.

Comprenez-vous le tourment que je traverse ? Je suis consciente d’avoir choisi cette voie, mais est-ce que je ne mérite pas un brin de compassion, tout comme n’importe qui d’autre ? Puis-je espérer une existence ordinaire, ou est-ce que cela me sera toujours refusé ? Est-ce que ma lutte contre la dépression remportera la victoire ?

Vous savez, je doute fort que j’aie choisi cette existence par pur plaisir. En fait, j’ai toujours fui les feux de la rampe ; ils déclenchent chez moi de véritables crises d’angoisse. Réciter un poème devant ma classe était un véritable supplice. J’étais cette enfant timide, frêle, qui préférait se terrer dans un coin pendant la récréation. Les amitiés m’étaient étrangères. Mes camarades de classe se plaisaient à me tourmenter, particulièrement Cataleya, cette fille qui se croyait être la Reine de la cour.

Elle était adulée de tous, les élèves faisaient tout pour être l’amie de Cataleya. Et puis un jour, les élèves ont découvert que la servante de l’école était en réalité sa mère. Prise de honte, elle l’avait tenue à l’écart. Du jour au lendemain, elle s’est retrouvée seule, abandonnée de tous, sans amis ni aide.

Ma colère envers Cataleya s’est muée en pitié. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que la loyauté et la fidélité ne sont pas des traits naturels chez l’être humain. La plupart sont attirés par l’image que vous renvoyez, par leur intérêt personnel ou par ce que vous pouvez leur apporter.

Et j’ai juré de tirer parti de cette réalité un jour. De construire une vie qui attire l’attention et génère de l’argent. Et ça a fonctionné, vous savez, jusqu’à ce que je réalise que j’avais omis un détail crucial : la santé mentale. Les coups bas de ceux qui prétendent t’admirer peuvent te pousser vers l’abîme. J’avais oublié que l’homme est insatiable, que peu importe mes efforts, cela ne suffirait jamais.

Soit je suis trop parfaite, soit je ne le suis jamais assez. L’équilibre est toujours hors de portée. Le seul équilibre que tu obtiendras en essayant, c’est la perte de toi-même. Il y aura toujours quelqu’un pour frapper là où ça fait le plus mal.

Aujourd’hui, je suis entourée par tellement de monde, pourtant, je me sens seule. Cette solitude qui m’envahit un peu plus chaque jour me rend vide, insensible, et j’ai l’impression que mon existence n’a aucun but. J’ai failli à ma mission en voulant choisir une vie qui ne veut pas de moi, une vie que je n’étais pas prête à affronter.

Alors, vous voyez, aujourd’hui encore, je regrette d’avoir emprunté cette voie. Mais est-ce que je vais m’arrêter là ? Non, je ne pense pas.

Quand tu foules le sol de ce monde, tu y deviens accro. Aussi difficile que cela puisse être pour moi, je ne m’imagine pas m’en détacher. Je me dis que si je décide d’en parler à travers cette chronique, je me sentirai mieux. Car une douleur partagée est moins lourde à porter.

Sachez que ce n’est que le commencement, j’ai plein de choses à partager avec vous. Vous ne croyez tout de même pas que j’en ai terminé ? 

Deux chemins, aussi périlleux l’un que l’autre, promettant une issue incertaine. Mais sachez que si ma chute devait advenir, elle se ferait selon mes propres termes, non dictée par autrui.

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