J’ai toujours cru que Léo et moi faisions partie de ces couples qu’on admire, ceux qu’on qualifie de « couple goals », Cet amour que je vivais pleinement avec Léo, empreint de tendresse et d’affection… Tu t’en souviens, n’est-ce pas ? Toi qui en étais la témoin privilégiée. Tu étais littéralement ma complice, toutes ces fois où j’allais voir Léo en cachette au début de notre relation. Mes parents m’avaient interdit de le fréquenter, estimant que je n’étais pas en âge d’avoir un petit ami. Mais que ne ferait-on pas par amour ? Une petite interdiction n’allait pas nous empêcher de vivre notre passion. Adela, tu te rappelles ? Tu étais le témoin de nos moments d’amour, mais aussi de nos chamailleries. Tu jouais les intermédiaires lors de nos disputes, tu organisais nos réconciliations. Ah, Adela, comme le temps passe vite. Je me souviens de tout cela comme si c’était hier.

 Cela fait déjà dix ans que tu as quitté le pays. Avec le temps, je me suis habituée à l’idée de ne plus te voir chaque jour. Et cela faisait huit ans que Léo et moi étions ensemble, vivant un amour qui nous semblait si prometteur. Tête-à-tête, promenades au bord de la mer, admiration des couchers de soleil… Il partageait avec moi le peu qu’il avait. Je garde encore précieusement ces lettres d’amour, pleines de petits dessins, pliées en forme de papillons ou de roses. Tu t’en souviens ? On les lisait parfois ensemble. Cette complicité que j’avais avec lui, Adela… tout s’est envolé.

Mon amour m’a quittée. J’ai perdu ma moitié. Je me suis blâmée tellement de fois, me demandant ce que j’avais pu faire de si impardonnable. Je regardais ma galerie photo, peut-être par ennui, ou peut-être parce qu’il me manquait trop. À cette heure-ci, en d’autres temps, nous serions sûrement en train de discuter longuement, comme nous le faisions si souvent. En défilant, je suis tombée sur sa photo. J’ai cliqué dessus pour la supprimer, mais mes doigts n’arrivaient pas à appuyer sur le bouton. J’avais encore mal. Je n’étais pas prête.

J’avoue que j’étais pressée. Pressée de ne plus rien ressentir, pressée de voir tout ceci comme un simple souvenir. Je trouvais que le temps ne faisait pas bien son travail… mais je ne voyais pas mon impatience. On dit que l’amour supporte tout. Alors pourquoi le nôtre a-t-il échoué ? Pourquoi n’avons-nous pas réussi à surmonter les obstacles ?

Adela, cet homme ne m’a pas simplement aimée. Il a fait bien mieux. Il m’a adorée, admirée, honorée. Il m’a arrosée chaque jour de mots doux, m’a caressée avec son regard. Il ne m’a pas aimée, Adela… il m’a sauvée. Et pourtant, aujourd’hui, c’est lui qui m’a détruite. Cet amour que je croyais indestructible, inébranlable, s’est effondré… balayé par le pouvoir de l’argent, de l’envie. Faut croire qu’à un moment donné, je suis passée de la femme de ses rêves à l’obstacle qui l’empêchait de réaliser les siens. Il m’a dit qu’il avait trouvé une femme plus mûre, plus ambitieuse. Que la vie, c’est comme ça parfois. Qu’aujourd’hui tu en aimes un, demain un autre. Qu’il ne rêvait plus d’une petite maison avec une épouse et deux enfants. Qu’il voulait désormais conquérir le monde. Et que cette vision, Tiffanie lui offrait.

Oui, elle s’appelle Tiffanie. Une Chilienne. Rencontrée sur Facebook. Quand je lui ai dit « Mais Léo, tu ne parles même pas espagnol », il m’a répondu qu’ils utilisaient Google Traduction pour communiquer. Elle lui a promis mieux. Mieux que ce que je lui donnais. Alors il est parti. Sans un mot, sans un adieu. Cette séparation, Adela… elle s’est faite par téléphone. Il avait disparu pendant plusieurs jours. J’étais inquiète. J’ai même signalé sa disparition, croyant qu’il avait été enlevé. Mais non. Il était parti en cachette, pour aller la rejoindre.

Et me voilà, seule, avec mes souvenirs et son absence, Adela. Je n’ai pas de haine. Juste une fatigue. Un vertige. J’ai aimé, j’ai cru, j’ai espéré. J’ai perdu. Je ne sais pas encore comment on se relève d’un amour comme celui-là. Mais je sais que je le ferai.  Un jour après l’autre. Une respiration après l’autre. Et peut-être qu’un jour, je t’écrirai pour te dire que j’ai recommencé à sourire pour de vrai. Il m’a quittée, oui. Et j’ai vacillé. Mais je suis toujours là, debout, même si j’ai le cœur en morceaux. Et peut-être qu’un jour, je regarderai sa photo sans douleur, peut-être même avec un sourire. En attendant, je continue d’apprendre à vivre sans lui. Et à m’aimer, moi.

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